Mes premiers pas à la PMI

Du temps de l’euphorie du départ à Mayotte, je m’étais dit que j’écrirais plein d’articles sur ce blog. Un des premiers articles étant celui qui raconterait la première semaine à mon nouveau travail. Force est de constater que la douceur de vivre de l’île aux parfums a eu raison de ma motivation originelle…

Alors voilà. Comme je vous l’ai précédemment indiqué, je travaille depuis début mars à la PMI de Mayotte. PMI est le sigle pour « Protection Maternelle et Infantile ». C’est un service qui existe sur tout le territoire français et qui est à la charge des conseils généraux. Je suis donc salarié du conseil général de Mayotte. Ce service a, comme son nom l’indique, pour objectif de protéger la femme enceinte, la jeune mère et l’enfant. À cet effet, les PMI proposent des consultations gratuites et un suivi rapproché à ces populations, et en particulier aux personnes qui sont dans une situation sociale difficile (précarité, dépendances, situation financière délicate, étrangers en situation irrégulière…). Les professionnels exerçant en PMI sont donc en général des médecins, des sages-femmes, des infirmiers (puériculteurs ou non), des auxiliaires de puériculture, des assistants sociaux, des éducateurs de jeunes enfants…

À Mayotte, la PMI a un visage légèrement différent. La PMI de Mayotte est constituée de 21 centres répartis sur toute l’île. En ce qui me concerne, je travaille au centre de Labattoir. Les différences que nous pouvons ressentir dans l’exercice quotidien sont dues, selon moi, à quatre faits :

  • une bonne partie des patientes (et leurs enfants) sont des étrangers en situation irrégulière ;
  • la grande majorité des patients ont de grandes difficultés financières, soit quand ils sont clandestins, soit parce qu’il leur est difficile de trouver un travail (le taux de chômage à Mayotte était de 26,4 % au recensement de 2007 vs 8,0 % en France métropolitaine à la même période) ;
  • la majorité des patientes ne parlent pas bien ou pas du tout français, elles parlent le plus souvent shimaore (l’un des quatre dialectes comoriens), ou alors le kibushi (proche du malgache) ou le swahili kingwana (langue parlée en RDC) ;
  • enfin, une partie importante de la population est illettrée1 (en 2011, 44,3 % des jeunes âgés de 16 à 18 ans sont détectés en situation d’illettrisme à Mayotte, alors que 4,0 % des 18 à 25 ans étaient illettrés en métropole).

Là où en métropole le suivi des femmes en PMI consiste surtout en un encadrement médico-psycho-social des femmes enceintes, en une aide pour rester dans le parcours de suivi classique (consultations de grossesse, échographies, cours de préparation…) et en une collaboration et une coordination des acteurs classiques (médecins, sages-femmes, assistants sociaux…), la PMI de Mayotte constitue la porte d’entrée des femmes dans le système de santé et nous effectuons donc plutôt des actes médicaux qu’une prise en charge psycho-sociale. D’autant plus que les moyens humains et matériels en PMI sont plus que limités et nous sommes de fait obligés de parer au plus pressé, à l’obligatoire : le médical. Prendre en compte le moral des patientes et essayer de résoudre leurs difficultés sociales passent malheureusement souvent en arrière-plan. Vous pourrez d’ailleurs avoir un aperçu de nos conditions matérielles de travail en regardant les quelques photos de mon lieu d’exercice ci-dessous.

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En pratique, quotidiennement, d’un point de vue médical, j’effectue donc des consultations de suivi gynécologique de prévention (dépistage des IST2 et dépistage des cancers gynécologiques essentiellement), le suivi contraceptif (prescription, délivrance et suivi de tous les moyens de contraception, pose et retrait des implants contraceptifs, pose et retrait des DIU3, injection des progestatifs-retard), la délivrance de la contraception d’urgence (« pilule du lendemain »), le diagnostic, la datation échographique, la déclaration et le suivi de la grossesse, et la visite post-natale. À côté de cela, nous proposons aux écoliers en collaboration avec les infirmiers scolaires des cours d’éducation à la sexualité, et nous participons à des forums d’orientation professionnelle. Enfin, toutes les sages-femmes des centres de PMI de Mayotte se réunissent environ une fois tous les deux mois.

Mes horaires de travail sont 7:00 – 14:30 du lundi au jeudi, sans pause, et 7:00 – 12:00 le vendredi. Je consulte les mardis, mercredis et jeudis sur RDV et les lundis je reçois le tout-venant (renouvellement de pilule contraceptive et datation de grossesse). Ma collègue sage-femme, elle, reçoit le tout-venant les mardis. Et chaque vendredi, nous effectuons tous les deux sur RDV les poses, retraits et changements d’implant contraceptif. Il arrive souvent que des patientes ne respectent pas leur rendez-vous : soit elles arrivent en avance ou en retard, soit elles ne viennent pas le bon jour (avant ou après, parfois une semaine ou un mois après en disant qu’elles avaient RDV !), soit elles ne viennent tout simplement pas ! Les jours où nous recevons le tout-venant, généralement les femmes arrivent toutes vers 6:30 – 7:00 (avant le personnel !) et nous les accueillons dans l’ordre d’arrivée. Certaines patientes attendent donc plusieurs heures ! Mais, ceci dit, certaines patientes restent à la PMI après leur consultation… pour discuter avec les copines ?

Quand les patientes arrivent à la PMI, elles sont reçues par une agente d’accueil qui établit l’ordre des consultations (en fonction des RDV et de l’ordre d’arrivée), sort les dossiers, et pèse et prend la pression artérielle et la fréquence cardiaque de la patiente. Nous disposons de deux dossiers : un petit dossier rose pour le suivi gynécologique et un grand dossier vert obstétrical qui est d’ailleurs le même que celui utilisé par le CHM4. Après, je reçois la patiente accompagné d’une autre agente d’accueil qui fait office de traductrice, car toutes les agentes d’accueil (à Labattoir, ce sont toutes des femmes) sont mahoraises.

Se déroule ensuite une consultation standard (interrogatoire, examen clinique, conduite à tenir), à la différence près que notre prise en charge doit s’adapter à la situation mahoraise. Par exemple, nous délivrons nous-mêmes les médicaments et dispositifs médicaux nécessaires : traitement des anémies (Tardyféron B9®), pilules œstro-progestatives (Minidril®, Lovavulo®), pilules progestatives (Cérazette®), implant contraceptif (Nexplanon®), DIU (Mona Lisa® et Mirena®), progestatif injectable (Dépo-Provera®) et contraception d’urgence (Norlevo®). Quand nous avons besoin d’un autre médicament (le plus souvent le traitement d’une vaginose), nous devons donc le prescrire afin que la patiente aille l’acheter en pharmacie, si elle en a les moyens.

Autre exemple : trois échographies fœtales sont recommandées au cours de la grossesse. Malheureusement, les finances des femmes ne leur permettent pas de pouvoir les payer ou même d’avancer le remboursement par la sécurité sociale. Le CHM, en collaboration avec le conseil général et l’ARS5, nous propose des consultations d’échographie gratuites. Mais leur nombre diminue chaque mois, tant et si bien que nous ne pouvons plus offrir à nos patientes qu’une seule échographie pendant la grossesse, voire aucune ! En effet, les gynécologues-obstétriciens du CHM partent l’un après l’autre et les sages-femmes ne peuvent pas assurer toutes les consultations.

De même, il est souvent difficile d’obtenir l’avis d’un médecin (gynécologue surtout) lorsque nos compétences sont dépassées. Pour rappel, les sages-femmes prennent en charge une patiente, enceinte ou non, uniquement lorsqu’elle est en bonne santé. Lorsqu’elle est malade, elle doit être suivie par un médecin ou un médecin doit prescrire une prise en charge à la sage-femme. Bref, il nous arrive donc régulièrement de devoir orienter une femme vers un médecin. Mais puisqu’elles n’ont pas de moyens pour consulter en libéral, nous nous tournons rapidement vers le CHM dont les médecins sont en nombre insuffisant pour répondre à toutes les demandes. Pour finir, il n’est pas rare que nous flirtions avec les limites de nos compétences… Une contraception chez une femme hypertendue ou avec des antécédents thrombo-emboliques, un FCU6 (dépistage du cancer du col de l’utérus) anormal, un diabète de grossesse…

En résumé, il m’a été donné la possibilité d’exercer ma profession d’une façon passionnante ! J’ai, pour la première fois, la chance d’avoir « mes patientes », c’est-à-dire non pas que ce sont les miennes ou que j’ai tout pouvoir sur elles, mais que je les suis pour toute leur vie de femme et de mère, dans le temps, qu’une relation à double sens peut s’instaurer et que je peux les prendre en charge pour tous les aspects de la santé de la femme : dépistage des cancers gynécologiques, contraception, suivi de grossesse. En fin de compte, la seule facette de la profession que je n’exerce pas c’est la PNP7, le suivi du travail, de l’accouchement, du post-partum et du nouveau-né, et la rééducation périnéo-sphinctérienne. Si je me plais beaucoup dans ce nouveau travail, je ressens toutefois beaucoup de frustration comme que toutes les autres sages-femmes de PMI, et comme toutes les sages-femmes de Mayotte ou tous les professionnels de la périnatalité en général. Il est frustrant de voir que la santé des femmes et des nouveaux-nés n’intéresse pas les élus et même la population ; ce n’est d’ailleurs pas sans rappeler le combat décennal des sages-femmes et des associations de patients dans toute la France et la grève des sages-femmes depuis 7 mois. Il est frustrant de voir qu’un accueil décent ne peut pas être assuré (sanitaires insalubres, attente des patients sur des bancs vétustes), que les simples règles d’hygiène ne peuvent pas être respectées (nous n’avons parfois pas ce qu’il faut pour nous laver les mains, et ne parlons pas du précieux papier pour table d’examen) et qu’il est parfois fait affront à la logique la plus élémentaire (par exemple, nous avons des implants contraceptifs en nombre mais nous n’avons pas le matériel pour les poser ou les retirer). Il est frustrant de voir que, après avoir fait notre travail et dépisté une pathologie, une femme ne peut pas correctement être prise en charge, par un médecin.

In fine, ce sont deux années très enrichissantes qui m’attendent !


1 Illettrisme : « On parle d’illettrisme pour des personnes qui, après avoir été scolarisées en France, n’ont pas acquis une maîtrise suffisante de la lecture, de l’écriture, du calcul, des compétences de base, pour être autonomes dans les situations simples de la vie courante. Il s’agit pour elles de réapprendre, de renouer avec la culture de l’écrit, avec les formations de base, dans le cadre de la politique de lutte contre l’illettrisme.
« On parle d’analphabétisme pour désigner des personnes qui n’ont jamais été scolarisées. Il s’agit pour elles d’entrer dans un premier niveau d’apprentissage.
« Pour les nouveaux arrivants dans notre pays, dont ils ne parlent pas la langue, on parle de FLE [Français Langue Étrangère, NDLR]. Il s’agit pour eux d’apprendre la langue du pays où ils résident. Ces mots définissent donc des situations bien différentes. Être illettré, c’est donc ne pas disposer, après avoir pourtant été scolarisé, des compétences de base (lecture, écriture, calcul) suffisantes pour faire face de manière autonome à des situations courantes de la vie quotidienne : écrire une liste de courses, lire une notice de médicament ou une consigne de sécurité, rédiger un chèque, utiliser un appareil, lire le carnet scolaire de son enfant, entrer dans la lecture d’un livre… » (ANLCI)
2 IST : Infection Sexuellement Transmissible.
3 DIU : Dispositif Intra-Utérin, improprement appelé stérilet.
4 CHM : Centre Hospitalier de Mayotte.
5 ARS : Agence Régionale de Santé.
6 FCU : Frottis Cervico-Utérin.
7 PNP : Préparation à la Naissance et à la Parentalité.

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